L’interculturel dans le Cadre européen Commun de Référence

par
Antonella Cambria




La compétence plurilingue et pluriculturelle 

L’expansion de l’interculturel dans le Cadre européen



La compétence plurilingue et pluriculturelle

La nature multilingue de la société européenne rend nécessaire pour les européens l’acquisition de compétences dans plus d’une langue étrangère. Tout européen qui souhaite étendre sa compétence langagière au-delà  de sa langue maternelle est confronté à une grande diversité de langues. La politique linguistique des institutions européennes répond aux besoins individuels et sociaux en se prononçant en faveur du plurilinguisme.
 
Le Cadre Européen Commun de Référence met en place une politique plurilingue et pluriculturelle. La reconnaissance de la pluralité  pourrait mettre un terme au processus de disparition des langues minoritaires et contribuer ainsi à la préservation des identités culturelles minoritaires. Dans le chapitre « Diversification linguistique et curriculum » le Cadre définit une compétence à la fois plurilingue et pluriculturelle comme une « compétence à communiquer langagièrement et à interagir culturellement d’un acteur qui possède, à des degrés divers, la maîtrise de plusieurs langues et l’expérience de plusieurs cultures ». Cette compétence peut être :

  • déséquilibrée : les utilisateurs de la langue  peuvent avoir une bonne connaissance de la culture  dont ils connaissent mal la langue et vice-versa ;
  • partielle : ils pourraient avoir développé certaines activités langagières plutôt que d’autres.
Dans une contexte scolaire l’élève qui apprend une deuxième ou une troisième langue ne peut pas être considéré comme débutant. Il a déjà des acquis  scolaires ou extrascolaires, des compétences linguistiques et culturelles  qu’il peut réutiliser dans l’apprentissage d’une autre langue. On considère que ce transfert est automatique.
Ces présupposés nous amènent à faire quelques considérations en didactique des langues et des cultures qui doivent traduire le changement de perspective opéré par le Cadre européen.
Il n’existe  pas une relation : langue égale culture.
Parmi les composantes de la compétence à communiquer langagièrement, il est possible que la composante linguistique soit plus développée par rapport à la pragmatique et à celle sociolinguistique. Ce qui est le cas dans beaucoup de situations d’apprentissage scolaire.
Il y a une évolution de la compétence culturelle à la compétence interculturelle.
La connaissance de plusieurs langues conduit plus facilement à dépasser la relation ethnocentrique qui s’établit souvent entre la langue maternelle et la langue étrangère. Posséder une compétence plurilingue et pluriculturelle affine la capacité d’entrer en relation avec l’Autre.
Le Cadre n’introduit pas la dimension culturelle sous forme de thèmes, il parle de prise de conscience  interculturelle, d’aptitudes et de savoir faire.
C’est une mutation épistémologique et méthodologique caractérisée par une centration sur le sujet qui n’est plus seulement un énonciateur mais un apprenant critique qui  passe à travers des cultures différentes. L’ouverture vers l’interculturel permet de proposer une méthodologie et une analyse des regards réciproques posés sur l’Autre, croiser un regard étranger sur sa propre langue et culture et sur le pays dont on  étudie la langue
La compétence  plurilingue dans le contexte scolaire  présuppose une transversalité disciplinaire. Il est possible de construire des parcours pluridisciplinaires axés sur les stratégies d’apprentissage, comme le développement  d’une conscience linguistique ou une meilleure conception de ce qu’il y a de général et de particulier dans les organisations des langues. Pour la compétence pluriculturelle, bâtie sur la diversité culturelle,  on pourrait concevoir  la mise en place de parcours transversaux centrés sur  la relation des langues et des cultures.
 
L’apprentissage d’une langue est un processus qui n’est pas lié exclusivement au contexte scolaire.
Il faut reconnaître à l’apprenant tout au long de sa vie les apprentissages non guidés dans des contextes non institutionnels. Pour opérer ce changement méthodologique aucune indication ne nous est donnée par le Cadre qui définit les objectifs appropriés et correspondant aux besoins communicatifs des individus dans une société pluriculturelle mais laisse ouvertes les questions didactiques. La mise en relation des différentes langues et cultures  est laissée au  gré de la volonté de chacun.
Choisir les actions, les contenus et les modalités d’un enseignement interculturel pluridisciplinaire amène tout enseignant ou concepteur de programmes à  se poser les questions suivantes :
  • comment développer la compétence plurilingue et  pluriculturelle ?
  • quelles sont les modalités les plus adaptées pour mettre en relation les langues et les cultures ?
  • serait-il possible de définir des descripteurs ?
  • peut on décrire les compétences, les habilités, les aptitudes interculturelles et en faire l’objet d’une évaluation ? Si oui, dans quelle catégories d’échelles pourraient-elles trouver leur place ?
  • enfin quelle certification de compétences pour un acteur social plurilingue et pluriculturel ?

Des réflexions ou des expériences didactiques réalisées dans ce sens pourraient constituer les sujets d’un débat sur le prochain numéro d’Hyperbul !

 


L’expansion de l’interculturel dans le Cadre européen

L’interculturalité est reconnue comme une composante nécessaire de la didactique des langues. L’expansion de l’interculturel touche à toute les notions normalement considérées en didactique des langues.  Il est formulé au titre de compétences générales, distinctes des compétences communicatives langagières . Il est mentionné dans :
 
Les savoirs, comme prise de conscience interculturelle :
la connaissance, la conscience et la compréhension des différences distinctives entre « le monde d’où l’on vient » et « le monde de la communauté cible» sont à l’origine de la prise de conscience interculturelle ;
 
Les savoirs-faire comme  savoirs-faire interculturels :
la capacité d’établir une relation entre la culture d’origine et la culture étrangère
la capacité de reconnaître et d’utiliser des stratégies variées pour établir le contact avec des étrangers ;
la capacité à jouer le rôle d’intermédiaire culturel entre sa propre culture et la culture étrangère et à gérer efficacement les situations de malentendus et de conflits culturels.
 
Les savoir-être comme les attitudes :
d’ouverture et d’intérêt envers de nouvelles expériences, les autres, d’autres idées, d’autres peuples, d’autres civilisations ;
de volonté de relativiser son point de vue et son systèmes de valeurs culturelles ;
de volonté et de capacité à prendre ses distances par rapport aux attitudes scolaires ou touristiques conventionnelles relatives aux différences culturelles.
 
On évoque l’interculturel avec les expressions suivantes : «Conscience et personnalité interculturelle»; on fait mention : «d’expériences, approches, compétences interculturelles » ; on énumère : «les aptitudes, les habilités et les capacités interculturelles ».
 
Dans la sphère du savoir-être le Cadre reconnaît que des problèmes de nature éthique et pédagogique se posent. Il est difficile d’établir de façon explicite les objectifs éducatifs sur le développement de la personnalité et de savoir comment réconcilier le relativisme culturel avec l’intégrité morale et éthique. Encore une fois ces  considérations du Cadre  conduisent  les enseignants à se poser de nombreuses questions : Quels traits de la personnalité entrave et favorise l’apprentissage d’une langue étrangère ? Comment aider les apprenants à exploiter leurs forces et à surmonter leur faiblesses ? Comment réconcilier la diversité des personnalités avec les contraintes que subissent et qu’imposent les systèmes éducatifs ?  
Si on  étend la réflexion aux savoir-faire on s’aperçoit que des problèmes de la  même nature se posent :
Comment  développer et évaluer la capacité d’établir une relation entre la culture d’origine et la culture étrangère ?
Quelle capacité faut-il développer pour  savoir établir le contact avec des étrangers ?
Comment développer dans un contexte scolaire la  capacité de jouer le rôle d’intermédiaire  culturel entre sa propre culture et la culture étrangère et à gérer efficacement les conflits et les malentendus ?
 
Ces capacités n’apparaissent pas dans les compétences à communiquer langagièrement ni elles trouvent de formulation dans les échelles des descripteurs. Tout conduirait à penser qu’elles échappent à toute évaluation.
 

Perspective actionnelle et interculturelle

Dans les  objectifs du Cadre  on lit que l’apprentissage des langues devrait contribuer avant tout à l’affirmation personnelle des individus, à la communication entre les personnes et aux échanges interculturels et internationaux : « L’usage et l’apprentissage d’une langue, actions parmi d’autres, sont le fait d’un acteur social  qui possède et développe des compétences générales individuelles et notamment une compétence à communiquer langagièrement, qu’il met en œuvre à travers divers types d’activités langagières…»
 
L’approche indiquée est de type actionnel. Les usagers de la langue sont considérés des acteurs sociaux qui accomplissent des tâches, qui ne sont pas seulement langagières. L’usage et l’apprentissage d’une langue est une des actions accomplies par l’acteur social. Cette  perspective actionnelle est plus large par rapport  à celle du Niveau Seuil et constitue un dépassement  de l’approche communicative élaborée au début des années 70.
Les actes de parole n’ont pas de signification que par rapports aux actions sociales qu’ils concourent à réaliser. Les locuteurs qui interagissaient avec les autres ( les interlocuteurs) dans l’approche communicative, deviennent, dans la perspective actionnelle, les acteurs sociaux  qui agissent avec les autres.
A ce changement de perspective  correspond un changement de méthode et/ou de techniques.
Avant on mettait les apprenants dans une situation de communication définie pour développer leur compétence communicative, maintenant on s’attend des apprenants qu’il réalisent des actions.
La simulation, la technique la plus utilisée dans l’approche communicative, fonctionnelle à  l’interaction dans une situation de communication, est insuffisante, dans la perspective du Cadre, à former un acteur social. Pour enseigner  une langue il faut envisager toute une série d’occasions  où l’acteur/apprenant puisse réaliser une action avec les autres  à finalité collective. L’objectif de l’enseignement/apprentissage scolaire est de former des individus autonomes mais aussi des citoyens créatifs, responsables, actifs et solidaires.
Dans un contexte scolaire, dont le dispositif de formation se construit  à un niveau idéal abstrait, on s’aperçoit immédiatement des limites de cette perspective.
S’il est vrai que la culture est un élément essentiel dans le curriculum scolaire des élèves, pas un ajout accidentel, il est aussi vrai qu’il n’est pas toujours possible, ni facile de rechercher des occasions où les apprenants se transforment en de vrais acteurs.
Les pratiques culturelles et/ou interculturelles ne sont pas toujours favorisées par les contraintes du système éducatif. Elles sont limitées  aux échanges scolaires, qui donnent la possibilité aux apprenants aussi de pratiquer la communication interculturelle, aux rencontres avec des natifs du pays dont on étudie la langue ( et dans ce sens là les écoles qui ont la chance d’avoir un assistant sont privilégiées) et à quelques voyages scolaires.
C’est la pédagogie du projet, déjà connue depuis longtemps en didactique des langues, qui s’inscrit dans cette dimension. Elle présuppose la planification d’opérations dans leur rapport avec des composantes du tissu social et  se traduit  constamment en objectifs et actions à réaliser englobant l’acquisition des connaissances.
Si dans un contexte scolaire les actions sont destinées à rester sporadiques et accidentelles on doit aussi considérer que l’élève est devenu « un voyageur » et qu’il peut avoir des expériences culturelles ou pluriculturelles en dehors de l’école, même sans se déplacer, dans sa ville, dans son quartier. Par conséquent la perspective interculturelle, qui se définit comme  une formation à l’observation des différences, à la compréhension à l’interprétation , à la relativisation des données culturelles, dans  les dernières années  s’est élargie aux situations de contact permanent entre cultures différentes. La  réflexion, l’observation et la prise de conscience, qui sont à la base de la formation d’une  personnalité « dialogique », sont possibles aussi bien dans les  expériences scolaires qu’extrascolaires.
Vivre  dans un tissu social qui devient de plus en plus pluriculturel met en lumière la nécessité d’observer non seulement sur les différences  mais les ressemblances et les conceptions partagées, de dialoguer avec les autres cultures, d’affiner les modalités de communication, mais surtout de comprendre quels sont les centres d’intérêts communs pour pouvoir partager principes, idées et modes d’action afin d’organiser des styles de vie et de pensée  qui échappent à une conception mono-nationale. Acquérir une capacité de vivre dans un environnement européen multilingue, c’est acquérir une compétence interculturelle et une capacité de médiation interculturelle qui est fondamentale dans la compréhension mutuelle des groupes différents composant la société.
Dans la didactique des langues et des cultures la compétence interculturelle pourrait dépendre, alors, de la constitution d’un répertoire plurilingue qui mette en valeur la dimension sociale. Dans cette perspective il est inévitable de se poser ces questions :
Faudrait-il  redéfinir les objectifs pour placer l’apprenant dans une dimension collective, pour le former en tant qu’un individu qui donne du sens  à sa vie à travers  les projets qui vont impliquer les autres ?
Faudrait-il varier les supports de l’enseignement et se centrer sur les questions d’identité en tenant compte des expériences de  mobilité et des inévitables conflits d’identités ?
Devraient les manuels de langue offrir une modélisation des styles de vie  toujours « vertueuse »,  des relations sociales non conflictuelles,  ou présenter  les rapports de force symboliques dans des situations de contact avec les langues et  les stratégies mises en place de ceux qui peinent à faire reconnaître leur statut social ?
 
Peut-être que les enseignants de langues, premiers médiateurs culturels, ont déjà répondu à quelques unes de ces questions dans leur pratique quotidienne. Alors pourquoi pas  commencer un débat sur ces sujets si compliqués mais aussi si fascinants ?
 
 
Repères bibliographiques

Les Langues modernes - Dossier : l’interculturel, revue trimestrielle, n°3,  juillet-août, septembre 2002
Le Français dans le monde , Vers une compétences plurilingue. Coll. Recherches et applications, juillet 2003, Ed. Clé international
J-C.Beacco, Le Guide pour élaborer des politiques linguistiques éducatives en Europe